La Synagogue consistoriale de Metz

LA SYNAGOGUE CONSISTORIALE DE METZ

La Communauté juive de Metz célèbra en l’an 2000, le 150ème anniversaire de sa synagogue consistoriale inaugurée le 30 août 1850.La Communauté de Metz se distingue par son ancienneté, la grandeur de son passé et son rayonnement spirituel.

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Sans doute présents à l’époque romaine, les Juifs sont mentionnés à Metz au IX ème siècle. Vers 960 naît dans cette ville Rabbénou Guerchon, dont le prestige lui valut le titre de
« Lumière de l’Exil ». Ses décisions font encore autorité aujourd’hui.
Les Juifs disparurent de Metz à la fin du XII ème ou au début du XIII ème siècle sans doute pour des raisons économiques.
Ils obtinrent l’ autorisation d’y résider à nouveau en 1565 en échange de lourdes taxes.
En 1595, une communauté est constituée et une première synagogue est construite en 1609
(ou en 1619)à l’emplacement de la synagogue actuelle. Louis XIV la visita en 1657. Elle fut agrandie en 1690.
Une deuxième synagogue fut construite à côté en 1716 avec une école talmudique dirigée par de célèbres rabbins, parmi lesquels il faut citer Chaagath Arieh, étudié dans toutes les écoles talmudiques de nos jours.
Le peintre messin Migette nous a laissé plusieurs dessins de ces synagogues faits avant leur destruction.

Dans les premières années du XIX ème siècle, la population juive de Metz connut un accroissement rapide. Les synagogues existantes devenaient trop petites et l’ancienne synagogue se dégradait.
La grande synagogue dite ancienne ou alte schule comportait 191 places pour les hommes et la plus récente dite neue schule 263, auxquelles il faut rajouter 360 places pour les femmes réparties entre les deux synagogues. Par ailleurs l’école rabbinique fondée en 1829 disposait d’un oratoire de 30 places. Plusieurs oratoires privés étaient tolérés par le Consistoire par manque de place.
La population juive de Metz est estimée en 1842 à 2400 âmes.
Dès 1839, le Consistoire se prononce pour la construction d’une nouvelle synagogue.
En 1841 , la Mairie décide de réparer l’ancienne synagogue qui menace de tomber en ruine et dont la façade commence à se lézarder. La Mairie désirait aussi démolir cette façade de façon à l’aligner par rapport à la rue, ce qui aurait encore réduit la taille de la synagogue.

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En 1842, un arrêté du maire ordonna la fermeture de l’ancienne synagogue en raison du danger d’écroulement pour les fidèles. Des autorisations d’ouverture pour les fêtes furent obtenues jusqu’en 1844, date de la fermeture définitive de l’ancienne synagogue et de sa démolition partielle ainsi que de celle du bain rituel, les offices religieux se déroulant dans la neue schule.

Le Consistoire de Metz dans un rapport de 1842 examine les différents problèmes que pose la construction d’une nouvelle synagogue. Ces problèmes sont d’abord financiers. En effet la Communauté de Metz devait rembourser les dettes des taxes de l’Ancien Régime, notamment la fameuse taxe Brancas dont le remboursement ne s’acheva qu’en 1851.Elle devait aussi entretenir l’école rabbinique.
¾ des Juifs sont considérés comme pauvres par le Consistoire.
Celui-ci s’inquiète aussi de la tiédeur religieuse de la population juive et ne veut pas prévoir un trop grand bâtiment .
Se pose aussi le problème de la propriété des places des anciennes synagogues qui avaient été aliénées et de leur rachat.

Un premier projet de l’architecte Derobe de 1844 de style oriental propose de détruire l’ancienne synagogue et comporte seulement 400 places, ce qui réduisait encore les places disponibles.
En 1845, la Communauté et la Mairie décidèrent de détruire les deux synagogues et d’en construire une de 700 doubles places, soit 1400 emplacements. Ce projet avait le mérite, pour le Consistoire et la Communauté, d’être suffisamment grand et de rassembler les fidèles en un seul lieu en supprimant les lieux de prière privés tolérés. Ce projet prévoyait aussi la construction de salles de classes, de réunion et d’asile. Il fut reconnu d’utilité publique.

Des maisons privées étaient imbriquées dans les synagogues et ce nouveau projet nécessitait leur rachat et leur destruction. Les tractations traînèrent en longueur plusieurs mois et ce rachat fut autorisé par une décision du conseil municipal de janvier 1847 et une ordonnance royale de Louis-Philippe du 22 avril 1847. La maison Brisac fut acheté 4000 francs et la maison Charleville 16000 francs.

Du point de vue financier, la construction d’une nouvelle synagogue posait d’énormes problèmes au Consistoire et à la Communauté.
Le rachat des places aliénées des anciennes synagogues, qui se montait à 33700 francs, fut refusé par le gouvernement, celui-ci n’acceptant pas la notion de parcelles de propriété privée dans une synagogue. La plupart des propriétaires de ces places acceptèrent cette décision ce qui soulagea le Consistoire, certaines places devant être néanmoins rachetées. De même le Ministère de la Justice et des Cultes refusa la vente des places de la nouvelle synagogue, ce qui embarrassa financièrement le Consistoire.
En 1845 le projet fut estimé à 145000 francs. Plusieurs changements de plans l’amenèrent à 160000 francs.

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La ville de Metz octroya au Consistoire 36000 francs et le gouvernement 20000 francs en vertu d’une loi de 1831. Metz fut la seule communauté à en bénéficier en Moselle avant le Second Empire. Le Consistoire fut autorisé par ordonnance royale a contracté un emprunt de 75000 francs en 1847. Enfin les dons des fidèles permirent de boucler le financement.
Les différentes sociétés et confréries de la Communauté prirent en charge les ornements intérieurs. Le gouvernement veilla à ce que les dépenses engagées ne dépassent pas les possibilités de la Communauté.

Le premier projet de la nouvelle synagogue comportait une façade de style oriental. Ce projet fut changé plusieurs fois dans son style en 1847 et en 1848 par le conseil général des bâtiments civils, le ministre des cultes estimant « qu’il était fâcheux d’emprunter à une nation dont les mœurs ne sont pas en rapport avec les nôtres, le caractère de l’architecture du temple », celui-ci étant qualifié d’égyptien. Le conseil général changea aussi les plans pour augmenter la solidité de l’édifice. Finalement le style roman fut adopté après qu’un style moderne eut été refusé. Le projet final supprima les salles d’école qui devaient se trouver dans deux pavillons en avant de la synagogue. La Communauté dut faire l’acquisition d’une vaste maison pour y établir les écoles.

La destruction des anciennes synagogues et des maisons privées débuta en 1847. Les offices se déroulèrent alors dans un oratoire loué.
La pose de la première pierre eut lieu le 20 septembre 1848. Une inscription, gravée sur une plaque de cuivre, fut enfermée dans une double boîte de plomb avec des pièces de cuivre, d’argent et d’or ainsi qu’avec le procès-verbal de la cérémonie. Cette inscription est la suivante : « L’an 1848, 1er de la République démocratique française, une et indivisible ».
Le procès-verbal cite les noms du chef du gouvernement, Cavaignac, des ministres de l’Intérieur et des cultes, du préfet, Billaudel, du maire, Germain, du président du Consistoire, Louis Aron-Caen, et de ses membres, du grand rabbin, Louis-Mayer Lambert, de l’architecte, Derobe, et de tous les artisans participant à la construction parmi lesquels il faut citer le menuisier Dennery, premier maître menuisier juif établi en France.

L’Annuaire de la Moselle de 1850-51 nous donne une description de la nouvelle synagogue.
« Le temple a 40 mètres de longueur sur 20 mètres de largeur ; il est élevé du sol de six marches, et se compose d’une nef et de bas-côtés précédés d’un porche avec trois doubles portes servant d’entrée aux hommes. Au-dessus des bas-côtés il y a deux rangs de galeries et trois au-dessus du porche, destinées aux femmes, avec deux entrées particulières sur la face. La nef (…) a 13 mètres, 85 centimètres de hauteur sous le lambris en bois et à compartiments.
(…) La façade principale offre cinq grandes arcades avec pilastres, mais peu saillants (…)dans les trois arcades du milieu sont les portes d’entrée destinées aux hommes, dans les deux arcades des avant-corps sont les entrées particulières des femmes.(…) Au-dessus des cinq portes cinq grandes croisées avec colonnettes ;puis une corniche intermédiaire, trois double-croisées entre les avant-corps et sur chacun de ces derniers une triple croisée. Les façades latérales sont du même style(…).L’Annuaire décrit ensuite en détail l’intérieur de la synagogue.

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Parmi cette description : une tribune où se tiennent les chantres est placée vers le milieu de la nef ( contrairement à d’autres synagogues de la même époque où, sous l’influence de la réforme allemande, elle est placée à l’avant des bancs des fidèles ), élevée du sol de deux marches et entourée d’une grille en fonte ouvragée.
(…) L’arche sainte au centre engagée dans le mur du fond élevée de trois marches, présente quatre colonnes supportant un cintre en renfoncement décoré de colonnes et d’une voûte magnifiquement sculptée , le tout terminé par un fronton décoré. Les portes de l’arche sainte sont recouvertes d’une tenture en velours rouge, d’une magnifique broderie en or remarquable par son dessin et son exécution (il est à noter que cette tenture, ou parochet, existe toujours). Les portes de l’arche sainte, intérieurement et extérieurement, sont décorées d’une peinture rehaussée d’or d’un fort bon goût et d’un très bon effet (…) Une chaire à prêcher très bien sculptée est placée contre l’un des piliers de la nef.
L’intérieur de ce monument est éclairé par 400 becs de gaz posés sur des candélabres et sur des lustres en cuivre byzantin ; l’effet de ces lumières est magique. »

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Un certain nombre d’éléments symboliques apparaissent dans l’architecture intérieure de la synagogue.
Celle-ci présente huit arcs dans chaque longueur et trois arcs dans chaque largeur ce qui fait vingt deux arcs correspondant au vingt deux lettres de l’alphabet hébraïque qui servent à exprimer les louanges à Dieu. Il y a deux rangées de douze lumières correspondant aux douze tribus. Devant l’arche sainte, il existe un cercle à six rayons noir et blanc correspondant au six jours de la création et au six directions de l’univers vers lesquelles les prêtres présentaient les offrandes au Temple de Jérusalem. (on retrouvait ce même symbole dans l’ancienne synagogue de Vantoux) Trois marches plus haut, il existe un cercle à dix rayons correspondant aux dix paroles de la création et aux dix commandements. Les cercles sont aussi le symbole de ce qui est sans commencement et sans fin, c’est à dire de Dieu.

L’inauguration, le 30 août 1850, nous est rapportée par L’Univers israélite de septembre 1850 reprenant un article de l’Indépendant de la Moselle, par les Archives israélites, et par l’historien messin Chabert, qui assista à l’inauguration.

L’inauguration eut lieu à 13 heures. Le Consistoire au complet ainsi que les administrations de la synagogue et de celles de la circonscription allèrent chercher les autorités à la préfecture.
Parmi ces autorités figurent le préfet et son conseil, le maire et ses adjoints, plusieurs généraux et officiers supérieurs, le procureur général et des magistrats, des notables messins ainsi que leurs épouses. Le Conseil général en session, interrompit sa séance pour se joindre au cortège.Celui-ci, précédé d’un détachement de la garde nationale, rejoignit la synagogue au son des tambours. Le cortège fut accueilli à son arrivée par le grand rabbin du Consistoire central ,Marchand Ennery, le grand rabbin de Metz, Mayer Lambert, et le rabbin de Dijon natif de Metz, Charleville.Ceux-ci prirent la tête du cortège suivis des rouleaux de Thora richement ornés appartenant aux différentes sociétés. A l’entrée de la synagogue se tenaient le chœur et son chef, Helman, l’officiant et un grand nombre de jeunes filles vêtues de blanc, qui lançaient des pétales de fleurs sur les livres sacrés.

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Tous les lustres étaient allumés à l’intérieur. La synagogue était comble ; de nombreux Juifs originaires de Metz étaient présents. Aussitôt retentit la fanfare du génie, placée dans la galerie supérieure, les troupes présentèrent les armes et il y eu des roulements de tambours.
La cérémonie alterna des chants, dont certains composés pour l’occasion par M. Morhange, professeur à l’école rabbinique, et des discours. Le journal messin note la présence de chefs arabes de passage à Metz qui assistèrent avec beaucoup d’attention à la cérémonie.

Les discours des grands rabbins de Paris et de Metz furent mal entendus par les journalistes présents en raison de la faiblesse de la voix des orateurs et le Consistoire dut imprimer des extraits de ces discours afin d’en faire connaître la teneur. Les Archives Israélites qualifie le discours du grand rabbin Ennery de paternel et sans prétentions, sans phrases à effet mais avec des citations généralement heureuses. Le grand rabbin se félicite de ce que le feu sacré de la religion n’est pas éteint. Le discours, très bref, du grand rabbin Lambert est qualifié de trop doctoral mais la prière y est très bien caractérisée. Ce discours est sensible et tolérant.

La cérémonie dura deux heures et fut suivi d’un repas donné par le président du Consistoire auquel assistèrent le préfet, le maire, l’architecte, plusieurs membres de l’Académie nationale ainsi que des notables de la Communauté de Metz.

Le lendemain, samedi 1er septembre, le rabbin Charleville de Dijon prononça un discours tellement apprécié par l’assistance très nombreuse que celle-ci regretta qu’il n’ait pas pris la parole la veille.

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Au début du XX ème siècle, un projet d’une nouvelle synagogue plus centrale vit le jour. Le quartier était devenu mal famé et la plupart des Juifs l’avaient quitté. Un terrain fut cédé par la ville en1906. Ce projet fut abandonné en 1918 par soucis d’économie, seules les réparations nécessaires étant faites. Des grands travaux furent faits en 1925.
Pendant la période nazie, la synagogue fut dégradée mais préservée.

Placée sur l’inventaire des Monuments Historiques, la synagogue apparaît dans toute sa beauté à la nuit tombée, magnifiquement mise en valeur par son éclairage.

Jean-Marc Kraemer

Sources :

Archives du Consistoire de la Moselle
Archives départementales de la Moselle
Archives municipales de la ville de Metz
L’Univers israélite (septembre 1850)
Les Archives israélites de France (octobre 1850)
Annuaire de la Moselle 1850-51
Nathan Netter : Vingt siècles d’Histoire d’une Communauté juive
Etienne Schweitzer : Le symbolisme au temple israélite de Metz
Pierre-André Meyer : Synagogues anciennes de Moselle in Archives Juives 1981.

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